Les travailleurs de Iowa peuvent-ils affronter le géant de la viande, Tyson?

Dans un rare aperçu de l'intérieur d'un abattoir, en 2011, les ouvriers à la chaîne découpent des carcasses de dindes à West Liberty Foods, à West Liberty, dans l'Iowa, la première ville majoritairement latina de l'Etat, en grande partie grâce à la main-d'oeuvre immigrée locale. REUTERS/JESSICA RINALDI

Les travailleurs essentiels qui ont eu un éveil de conscience pour améliorer leurs conditions de vie pendant la pandémie se battent maintenant pour un syndicat.

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Les parents de Gloria Ortiz ont repéré un jour un panneau qui planait au-dessus des champs de fraises du côté central de la Californie. Ils annonçaient des salaires à 11 dollars l’heure dans un abattoir de Iowa. Ils cueillaient des fraises 35 dollars par jour.

« Nous sommes donc venus de Santa Maria, en Californie, dans cette ville, pour Tyson », explique Ortiz.

Ces parents ont été embaucher comme employés à l’usine de transformation de porc à Tyson Food Columbus Junction, Iowa, en 1994, au moment même où les conditions des travailleurs de l’industrie de viande étaient très déplorable la courbe tirait vers le bas. Dans les années 1980, les entreprises de viande avaient commencé à intégrer verticalement leurs opérations pour contrôler l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement, des agriculteurs qui élèvent les animaux aux travailleurs qui les tuent et transforme la viande. Les patrons ont fermé des usines dans des bastions syndicaux comme Chicago (surnommé boucher de porc pour le monde” par Carl Sandburg), Omaha, Nebraska, et Kansas City, Missouri, pour se déplacer vers des villes à bas salaires comme Columbus Junction dans les États dotés de lois sur le « right to work » (droit au travail) qui affaiblissent les syndicats. Là, l’industrie pourrait retarder les campagnes syndicales et saisir les fermes en faillite.

Les entreprises ont recruté des immigrants, pour la plupart sans papiers, pour travailler dans les usines non syndiquées. Les salaires ont chuté tandis que les blessures ont grimpé en flèche. L’ONG des droits de l’Homme, observe dans son rapport de 2004 sur les abus de l’industrie de la viande, « Blood, Sweat and Fear » (Sang, sueur et peur), détaille comment la viande est passé d’une industrie dans laquelle les travailleurs avaient des organisations sûres qui négociaient en leur nom à une industrie où l’auto-organisation est un gant à haut risque pour les travailleurs.” Pendant ce temps, le taux de syndicalisation dans l’industrie est passée de 90 % en 1952 à 33 % en 1983 à seulement 18 % en 2020.

Ortiz a eu du mal à s’adapter à sa nouvelle maison alors que ces parents travaillaient sans arrêt », se souvient-elle avoir été victime d’intimidation à l’école, ciblée comme une des rares Latina dans une ville des blancs Elle a quitté l’école à 13 ans.

La mère d’Ortiz, 62 ans, travaille toujours chez Tyson, sur la ligne de coupe à l’usine et le travail a fait des ravages : des maux de canal carpien et douleurs chroniques à l’épaule. Elle rentre à la maison complètement épuisée à bout dit Ortiz.

Les travailleurs disent qu'ils craignaient tellement d'arrêter la ligne qu'ils se sont souillés sur eux-mêmes au lieu d'aller aux toilettes et qu'ils ont subi des blessures à des coups de couteau en brandissant des couteaux aux coude à coude dans des espaces restreints en effectuant le travail dans les conditions déplorables.

Ortiz travaille également dans la chaîne de transformation de viande, dans une usine à 30 km de West Liberty, Iowa. L’usine de West Liberty Food appartient à Iowa turkey growers cooperative“ (Coopérative des éleveurs de dindes d’Iowa), et Ortiz gagne 18,90 dollars l’heure en travaillant en la chaîne.

Travailler à West Liberty est « stressant », explique Ortiz (qui a demandé un pseudonyme par crainte de représailles). Elle décrit un système de points draconiens, en vertu duquel six points de pénalité pour un retard ou une absence qui peuvent amener à un licenciement. « Ils ne pensent qu’à eux-mêmes pas aux employés » dit Ortiz. « Si vous êtes absent dues à un malaise ou une maladie vous vous faites virer »

À la voix douce et réservée, Ortiz, 36 ans, a une détermination inébranlable imprégnée par sa foi chrétienne et l’indignation face à l’injustice enracinée par des années de plaidoyer pour ses parents immigrés.

Lorsque les communautés d’immigrants se sont vu refuser l’aide fournie par les programmes de secours de la Covid-19, elles sont passées en action, rejoignant le groupe communautaire confessionnel Escucha Mi Voz (Écoute Ma Voix en espagnol) en 2021.

Maintenant, Ortiz fait partie d’un certain nombre de travailleurs d’Escucha Mi Voz (Écoute Ma Voix en espagnol) qui jettent l’éponge dès que nécessaire en participant à une campagne de syndicalisation à Tyson et West Liberty. Un syndicat ; réclame-t-elle, augmenterait, les salaires, les arrêts ou congés de maladie, les primes, les jours de vacances et, surtout, le respect.

Dans plus de 20 entretiens avec des travailleurs actuels et anciens des deux usines de transformation de viande, en ces moments il y’a des plaintes pour la baisse et même le manque de personnels, la présence des superviseurs abusifs en passant par la politique de présence punitives. Les travailleurs disent qu’un syndicat pourrait résoudre le problème au rythme effréné de la chaîne de travail. Ces pressions de production incessantes, selon eux, rendent les blessures inévitables et plus certaines. Ils soulèvent de lourdes carcasses de dindes sur des crochets à West Liberty et découpent des cuisses de porc avec des couteaux émoussés pas appropriées à Tyson. Les travailleurs disent qu’ils craignaient tellement d’arrêter la chaîne de travail qu’ils se sont souillés au lieu d’aller aux toilettes, et ils ont subis des blessures, des coups de couteau en les brandissant au coude à coude dans des espaces étroits.

La campagne syndicale vu le jour il y’a quelques mois et déjà en pleine risque. Avec 1400 employés à Tyson et environ 600 autres à West Liberty (l’entreprise ne confirmerait pas), il s’agirait de la plus grande campagne dans l’industrie de viande aux États-Unis depuis 2012, lorsque 1200 travailleurs de l’usine de volaille Pilgrim’s Pride en Alabama ont rejoint la vente détaillée plutôt que celle d’en gros (Syndicat du commerce détaillé, et de grossistes des grands magasins). Récemment la campagne la plus importante a été la syndicalisation en 2008 du plus grand abattoir de porcs au monde, à Tar Heel, en Caroline du Nord, où 5000 travailleurs transformaient quelques 32000 porcs par jour. Cette campagne a duré 15 ans.

Mais les travailleurs de Iowa ont plusieurs facteurs en leur faveur. La pandémie a suscité l’action collective et l’indignation face au mépris des patrons pour leur vie. Le leadership réformiste de la section 431 des United Food and Commercial Workers (Travailleurs de l’union de l’alimentation et du commerce ou UFCW) s’est engagé à une nouvelle campagne de syndicalisation. Avec des racines dans la doctrine sociale de l’Eglise catholique et un record de succès en matière de lutte contre la pandémie, la campagne a eu une base solide.

David Goodner, community organizer pour Escucha Mi Voz ("Écoute ma voix"), aime citer son héro, le militant syndical Fred Ross : "Si tu as envie de prendre la parole, fais-le en posant une question." PHOTO DE JOHNATHAN RICHARD

David Goodner, codirecteur de l’organisation catholique Escucha Mi Voz, a des cheveux argentés blonds fins et porte des lunettes à monture de corne. C’est un travailleur chevronné et un organisateur communautaire avec une mine excitable et conspiratrice, un pétard enfermé dans un corps humain.

Après des années, survivant aux pires abus de la cupidité des entreprises et la pandémie, la résistance des travailleurs à l’exploitation s’est développée de façon organique » explique Goodner « des tracts et des piquets pour le secours de pandémie aux grèves spontanées et aux débrayages, jusqu’à l’actuelle campagne de syndicalisation. »

Escucha a été fondée en avril 2021 pour organiser le secours de pandémie aux travailleurs sans papiers et à leurs familles, qui étaient souvent exclus de l’aide fédérale alors qu’ils représentaient, dans des nombreuses régions, jusqu’à 10 % de la main-d’œuvre essentielle. Les militants d’Escucha ont obtenu une aide en espèces à Iowa City et une aide aux services publics à West Liberty.

Fin 2022, l’organisation a été chargée de distribuer des chèques de 600 dollars. Elle créa un nouveau programme de secours du ministère de l’Agriculture pour couvrir les dépenses liées à la pandémie des agriculteurs et des bouchés de la transformation de viande. Selon Escucha, une enquête auprès de 927 travailleurs de Tyson et de 426 travailleurs de West Liberty Food a révélé que plus de 85 % souhaitaient un syndicat.

Une campagne syndicale typique prendrait des années pour compiler des informations aussi détaillées, mais Escucha a offert à UFCW 431 un accès aux résultats de l’enquête et a invité le personnel du syndicat à organiser des cliniques de secours où Escucha distribuait de l’aide entre fin Décembre 2022 et début Janvier 2023. Depuis, les militants d’Escucha se sont réunis dans les églises et ont fait du porte-à-porte pour sensibiliser les travailleurs sur la pandémie et les faire savoir leurs droits dans le travail.

Goodner m’a présenté quelques-uns, en commençant par Ortiz, à Columbus Junction.

A l’usine de Tyson, où 10000 porcs de 200 livres chacun sont abattus quotidiennement, on verra un panneau de protestation sur une clôture en grillage indiquant: «Notre travail nourrit la nation.»

Tyson a refusé ma demande de visiter l’usine, mais l’ethnographe Kristy Nabhan-Warren a pu y accéder pour son livre de 2021, Meatpacking America : How Migration, Work and Faith Unite and Divide the Heartland (L’Industrie de la Viande Américaine : Comment la migration, le travail et la foi unissent et divisent le cœur de l’Amerique). Elle a été témoin de « scier, découper, éplucher et éventrer, la cinétique de la lumière et du son. » Chaque travailleur, écrit-elle, effectue un travail distinct à scier le torse des porcs, leur arracher les ongles et les oreilles, découper les sabots, brûler les poils restants. Une symphonie sanglante de travail synchronisée qui a rapporté à Tyson 3 milliards de dollars en 2022, un autre en une série d’années record depuis le début de la pandémie.

Goodner m’a emmené à rencontrer une dirigeante ouvrière qui a soutenu clandestinement la campagne syndicale à Tyson, sensibilisait les autres travailleurs sur les secours de la pandémie et les représailles des patrons. Sofia Mercado entre dans un espace de location de fête vide après avoir refusé de m’inviter, moi, un étranger chez elle. Elle me questionne sur les syndicats et évalue mes réponses. Elle portait un masque dans le noir pour cacher son identité par précaution et insiste de garder les lumières éteintes.

« Après des années à survivre aux pires abus de la cupidité des entreprises et la Covid-19, la résistance des travailleurs à l'exploitation s'est développée de façon organique, des tracts et des piquets pour l'aide à la pandémie aux grèves spontanées et aux débrayages, jusqu’à l’actuelle campagne de syndicalisation. —David Goodner, organisateur avec Escucha Mi Voz
Un travailleur de Tyson Food tient une chemise donnée aux employés pour avoir travaillé pendant la pandémie. Beaucoup chez Tyson pensent que l'entreprise aurait dû faire plus pour les protéger de la Covid-19. PHOTO DE JOHNATHAN RICHARD

Mercado (un pseudonyme) a travaillé dans un abattoir de Tyson pendant des décennies. Elle accuse le manque de personnel lui avoir causé une blessure par mouvement répétitif en 2021, expliquant qu’avant la pandémie, il y avait généralement 18 travailleurs dans sa section de l’abattoir. Alors que le virus se propageait dans l’usine, Tyson n’a pas ajusté les objectifs de production et a plutôt imposé le lourd fardeau de mutiler des milliers de porcs sur les épaules de seulement cinq travailleurs.

Lorsque In These Times a interrogé Tyson sur les plaintes de sous-effectif et la probabilité de blessures, leur porte-parole Liz Croston a répondu dans un communiqué : « La sécurité des membres de l’équipe est notre priorité absolue. Nos opérations fonctionnent à un niveau garantissant la sécurité des membres de l’équipe, le bien-être des animaux et l’hygiène, y compris dans notre usine de porc de Columbus Junction, et Iowa. »

Les travailleurs conviennent que « le bien-être des animaux » est valorisé, au moins. « Si l’usine ferme, c’est parce que quelque chose est arrivé aux porcs », explique Mercado, comme quand les porcs meurent de froid sur le chemin de l’abattoir. « Mais si c’est quelque chose qui affecte les travailleurs, l’usine ne s’arrête pas. »

Lorsque Mercado était malade du Covid-19 en avril 2020, elle dit que les managers l’appelaient sans cesse et la suppliaient de revenir. « Ils n’ont jamais rien fait pour nous sauvegarder alors qu’ils avaient les moyens financiers de le faire » déclara Mercado.

Alors que la pandémie reculait, Tyson imprima des chemises revendiquant le manteau des travailleurs de première ligne considérés comme héros. Ils m’ont remis une chemise disant « Mon travail nourrit la nation » avec l’image d’une fourchette et d’un drapeau américain » se souvient, Mercado.

Les travailleurs de viande visitent le centre de secours Escucha Mi Voz à Columbus Junction, Iowa, pour obtenir des informations sur l'organisation et le secours de la pandémie le 23 mars. PHOTO DE JOHNATHAN RICHARD

Les travailleurs des abattoirs et usines de viande sont une main-d’œuvre largement invisible, faisant parfois la une des journaux après des cycles éphémères d’indignation publique. En février, une enquête du New York Times a révélé que des grandes marques nationales, y compris des abattoirs, utilise les enfants mineurs travailleurs dès l’âge de 12 ans, alors même que les législateurs Républicains de Iowa et d’autres États ont proposé d’assouplir les lois restreignant l’embauche d’enfants.

Au début de la pandémie, les projecteurs se sont braqués sur les travailleurs alors qu’ils étaient contraints de retourner dans les abattoirs par le décret exécutif d’avril 2020 de l’ancien président Donald Trump. L’attention de la nation a été rapidement attirée par les histoires de leurs morts. Moins d’attention a été accordée à leurs actions collectives, y compris les débrayages, les arrêts de travail et les campagnes de pétition pour exiger la transparence sur les infections du Covid, les politiques de distanciation sociale, les congés maladie payés et les augmentations de salaire.

Ces actions ont souvent gagné.

En été 2021, des centaines de travailleurs à West Liberty ont déposé leurs couteaux et sont entrés à grands pas dans la cafétéria de l’entreprise, refusant de travailler. Révoltant en raison des pénuries liées à la pandémie, leurs quarts de travail se sont étendus à 11 heures. De 5h à 16h dit l’ancien travailleur Rodrigo Hernandez Quiroz. (Il a été licencié après 10 ans pour avoir accumulé six points.)

Les travailleurs ont présenté leurs revendications aux patrons : une augmentation de salaire de 16 à 18 dollars l’heure et le rétablissement de la fin du premier quart de travail à 14h afin qu’ils puissent voir leurs enfants après l’école, selon le travailleur pro-syndical Pedro Sánchez (un pseudonyme).

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L’entreprise a cédé. Le salaire est passé à 18 $ l’heure et la journée de travail a été raccourcie.

Mais au fur et à mesure que la pandémie progressait, dit Sánchez, l’entreprise aussi allait de mal en pire ; des abus de longue date de l’industrie, tels que des politiques de présence punitives et l’accélération des lignes. Sánchez travaille généralement avec cinq autres personnes ; ils ont perdu un travailleur, dit-il, et pourtant ils ont des quotas encore plus exigeants.

Sánchez et ses collègues ont vu l’action collective leur apporter gain de cause pendant la pandémie, et ils considèrent les syndicats comme les institutions durables pour pérenniser ces conquêtes en termes de salaire, d’avantages sociaux, de dignité et de respect.

« Nous devons avoir des droits » déclare Sánchez. Une autre employée de West Liberty Food, Fernanda Salazar (un pseudonyme), qui broie de la viande de saucisse et fait cuire du jambon, est toujours en colère parce que l’usine n’a fermé que trois jours pendant la pandémie. Salazar, qui est pro-syndical, se souvient que la direction a simplement dit : « Le peuple américain a besoin de manger. » West Liberty Food n’a pas répondu aux multiples demandes de commentaires.

Les travailleurs ont vu l'action collective leur apporter des gains pendant la pandémie, et ils considèrent les syndicats comme les institutions durables pour pérenniser ces conquêtes en termes de salaire, d'avantages sociaux, de dignité et de respect.

Pour qu’une campagne syndicale réussisse à Tyson ou à West Liberty, les travailleurs se devaient de former des coalitions multiethniques. Après des raids d’immigration très médiatisés dans des usines de transformation de viande au milieu des années 2000, y compris un raid en 2008 à Postville, Iowa, les entreprises se sont tournées vers le recrutement de réfugiés, de demandeurs d’asile et d’autres immigrants en situation irrégulière. Aujourd’hui, la diversité des pays et des langues parlées dans les usines ressemble un sommet de l’ONU.

Les données de l’enquête d’Escucha suggèrent que les travailleurs sont originaires de 23 pays chez Tyson, avec les plus grands décomptes de la République démocratique du Congo, du Mexique, du Myanmar, du Libéria, d’El Salvador et de l’Angola. Les langues les plus parlées sont le français, le lingala, l’espagnol, le swahili et le portugais. Chez West Liberty, les travailleurs de la République démocratique du Congo constituent le groupe le plus important, la majorité provenant du Mexique, du territoire américain de Porto Rico et des pays d’Amérique centrale.

De nombreux travailleurs congolais viennent aux États-Unis avec des diplômes universitaires et certains apportant même des traditions syndicales. Allain Elenga travaille chez Tyson pour découper les estomacs de porcs. En RDC il était membre de syndicat des douaniers. Il soutient la syndicalisation de Tyson parce qu’il veut mettre fin aux licenciements à volonté, au système de points et aux heures supplémentaires obligatoires.

Mais surmonter les divisions raciales sera un défi pour la campagne. De nombreux travailleurs congolais considèrent les Latinos comme faisant partie de la structure du pouvoir dans les usines, car les postes de supervision sont souvent occupés par des travailleurs latinos. Les blancs, ils sont tous puissants ; puis les Mexicains, et nous, les Africains, sommes comme de la merde pour eux », explique Jonathan Mamokbo, qui a travaillé chez Tyson jusqu’en 2018. (En Décembre 2018, des dizaines d’ouvriers africains de Tyson ont appelé en masse pour protester contre un superviseur latino qui surveillait leur usage de toilettes. La ligne a été ralentie au minimum et le superviseur a finalement été viré.)

Le 23 mars, des ouvriers visitent le centre d'aide d'urgence d'Escucha Mi Voz, à Columbia Junction (Iowa) et s'informent sur le militantisme syndical et les aides d'urgence pour le COVID. PHOTO DE JOHNATHAN RICHARD

Pour leur part, de nombreux travailleurs latinos en veulent aux Africains qui sont plus probables d’immigrer aux Etats Unis légalement. Certains estiment qu’ils sont en fait traités plus durement par les superviseurs latinos qui ne veulent pas être accusés de favoritisme racial ou qui utilisent la familiarité culturelle comme couverture pour des moqueries.

Les divisions ethniques et raciales enflammées font partie de l’histoire profonde du fonctionnement des usines de transformations de viande depuis le 20e siècle. Dans Down on the Killing Floor: Black and White Workers in Chicago’s Packinghouses, 1904-54 (Sur le sol de l’abattoir: Travailleurs noirs et blancs dans les usines de viande de Chicago, 1904-1954) Rick Halpern écrit comment les patrons ont déployé cette « segmentation du marché du travail » pour saper la solidarité. Ils ont exploité un marché [d’immigrants européens] pour la main-d’œuvre qualifiée et un autre, plus grand, pour le reste de leurs besoins », selon Halpern. « Un troisième bassin de travailleurs, composé d’Afro-Américains, a été mis en réserve pour être utilisé pendant les périodes de troubles ou de pénurie de main-d’œuvre. »

Le président de la section 431 de l’UFCW, Simplice Mabiala Kuelo, a personnellement constaté comment la direction joue sur les critères ethniques pour maintenir la division des travailleurs. Kuelo, le premier immigrant africain à diriger l’un des plus grands syndicats de Iowa, est arrivé d’abord dans le Bronx en 2011, après avoir gagné la loterie de visas. Malgré le diplôme de droit fourré dans sa valise, il peine à trouver du travail à New York. À la douce demande d’un ami, il a déménagé dans l’Illinois pour transformer le porc.

Il y avait des lignes où vous ne voyez que des Français ou des Africains”, explique Kuelo. Il y avait des lignes où vous voyez que des latinos. Ou il y avait des départements où il n’y avait que des Blancs. »

Lors d’une formation sur les droits des travailleurs début Mars, Kuelo s’est adressé à une foule de quelques dizaines d’ouvriers agricoles et de viande latinos par l’intermédiaire d’un interprète : « La diversité signifie que tout le monde est à table », a déclaré Kuelo. « L’inclusion signifie que tout le monde peut parler. Appartenir signifie que lorsque vous parlez, ils écoutent. Les lieux de travail sont diversifiés parce qu’ils ont besoin de travailleurs, mais ce qui manque sur le lieu de travail, c’est l’inclusion et l’appartenance, et c’est ce que le syndicat apporte. »

Les travailleurs de West Liberty ont déjà tenté de se syndiquer deux fois avec l’UFCW. La première campagne, en 2004, a échoué par cinq voix, 303 contre 308. En 2005, le syndicat a perdu 231 contre 322. L'usine de Tyson a également connu une perte syndicale.

Lorsque j’ai rencontré Kuelo en février dans son bureau syndical à Davenport, dans Iowa, il me posa des questions avec un charisme désarmant, mêlant ses antécédents d’organisateur syndical, de prédicateur catholique juvénile, de conseiller de campagne et de vendeur d’assurance-vie.

« Comment s’est passé ton voyage ? Tu as accéléré ou quoi ? » il taquine. Pendant que nous parlons, il s’arrête pour répondre aux questions sur le téléphone du bureau qui sonne fréquemment. L’une de ses promesses de campagne de 2021 pour la présidence de la section syndical était la réactivité envers les membres.

Selon le Des Moines Register, l’élection de Kuelo a été considérée comme un référendum sur la réponse ratée à la pandémie de l’ancien président de la section 431, Bob Waters. Alors que la Covid-19 faisait ravage dans une usine syndiquée de transformation de viande, Tyson à Waterloo, Iowa, en avril 2020, Waters aurait été en vacances. Près de 600 travailleurs effrayés et en colère, sur un effectif de 2 800, se sont spontanément déclarés malades le 13 Avril. En Mai 2020, plus de 1 000 travailleurs avaient testés positifs et sept sont décédés.

Pendant ce temps, les gérants de Waterloo ont cruellement fait un paris sur le nombre de travailleurs qui tomberaient malades, selon une poursuite infructueuse pour mort injustifiée déposée par cinq des familles des défunts travailleurs.

Parmi les travailleurs décédés se trouvait Axel Kabeya, un délégué syndical de l’usine et un ami de Kuelo depuis la RDC.

« C’était un signal alarmant » dit Kuelo. Il a lancé une chaîne YouTube, SimpliceBest TV, avec des informations sur la Covid en français et en lingala pendant l’été 2020. Il rassembla plus de 15 000 abonnés.

En 2021, Kuelo a postulé à la présidence de la section 431 de l’UFCW promettant une nouvelle campagne de syndicalisation et une relation plus conflictuelle avec les patrons. Pour atteindre ces objectifs, Kuelo fait écho aux réformateurs qui ont récemment pris le pouvoir de deux importants syndicats, les Teamsters (Routiers) avec 1,4 million de membres et les United Auto Workers (L’union des travailleurs de l’automobile) avec 400 000 membres et aussi l’effort de réforme inspiré par la pandémie dans l’UFCW mêmes.

Les campagnes syndicales dans les usines d’Iowa sont sans doute parmi les plus importantes de l’UFCW depuis des décennies, et les réformateurs se précipitent pour des postes de direction clés lors de la convention d’Avril. C’était autrefois, en 1979, le plus grand affilié de l’AFL-CIO, la fédération syndicale nationale américaine. Mais le syndicat de 1,2 million de membres est maintenant à son niveau d’adhésion le plus bas en 20 ans. Au cours de cette période, il a perdu près d’un quart de million de membres.

Simplice Mabiala Kuelo, le premier migrant africain élu président de United Food and Commercial Workers Section 431, qui a promis d'organiser de nouveaux magasins, se met au travail à Davenport, Iowa. JOSEPH CRESS / IOWA CITY PRESS-CITIZEN / USA TODAY NETWORK

Kuelo possède l’instinct et les compétences d’un organisateur, mais le rôle de président du syndicat comporte ses propres engagements et contraintes. S’il devait se battre contre un géant de viande comme Tyson ou le formidable West Liberty, il voudrait le soutien de l’ensemble du mouvement syndical et du bureau international de l’UFCW. Kuelo est muet sur les prochaines étapes et catégorique sur la nécessité d’organisation patiente avec des évaluations correctes.

Pendant ce temps, il est clair que les travailleurs s’organisent eux-mêmes, discutant entre eux de ce qu’un syndicat pourrait faire pour rééquilibrer le pouvoir entre les patrons et les travailleurs. Les travailleurs ont partagé leurs craintes avec moi, surtout que l’usine ne ferme si une campagne syndicale réussissait, mais en tout cas ils signaient des cartes syndicales et s’exprimaient.

Ce qui n’est pas clair, c’est si la section 431 saisira cet élan. Si le syndicat hésite, il risque non seulement de recommencer mais aussi de perdre sa crédibilité. Et ces cartes syndicales ont une date limite de généralement de un an.

Goodner et moi conduisant vers le nord sur l’autoroute 70 à travers l’est de Iowa, des monticules de neige commençant à fondre, des champs de maïs blancs et noirs avec des arbustes qui pointent à travers. Puis l’odeur de la merde de porc nous frappe, juste à l’extérieur de Conesville. Là, les fermes industrielles qui élèvent les truies à abattre pulvérisent du lisier. La population de l’Iowa est de 3,2 millions d’habitants, mais les déchets fécaux provenant des porcs, des poulets, des dindes et du bétail équivaut à 168 millions de personnes, selon Christopher Jones, un chercheur à l’Université Iowa.

De retour à Iowa City, Goodner et moi avons rencontré un travailleur congolais dans une laverie et parlons à voix basse au-dessus du vrombissement de paquets de vêtements savonneux. Il a visiblement peur. Mécanicien chez Tyson, il avait participé à la clinique de secours d’Escucha et parlé avec des organisateurs syndicaux. Il a passé en revue toutes les justifications possibles dont le soutien au syndicat pourrait compromettre son travail. Après tout, dit-il, il était un migrant qui devait s’occuper de sa famille.

Tyson n’a pas encore lancé une attaque contre le syndicat, mais il a signalé qu’il surveillait la campagne. Selon Escucha, les gérants de Tyson ont commencé à se présenter dans les cliniques de secours en Décembre 2022. Escucha les accusent de voler une carte syndicale pour la publier sur les réseaux sociaux, ce que Goodner considère comme une tactique d’intimidation.

Dans une lettre du 6 janvier aux travailleurs, le directeur de l’usine de Tyson Food, Brent McElroy, a accusé Escucha de coordonner avec la section 431 pour « faire pression sur les travailleurs pour qu’ils signent des cartes syndicales pour demander une élection officielle auprès du National Labor Relations Board (Conseil national des relations de travail, qui certifie les syndicats). La traduction en espagnole de la lettre semblait impliquer que les travailleurs devraient démissionner s’ils signaient des cartes.

Dans une boîte à suggestions de plaintes le 17 Janvier, quelqu’un a demandé anonymement : « Pourquoi Tyson a-t-il si peur du syndicat ? » Un autre : « Pourquoi nous avez-vous dit dans votre message la semaine dernière que si nous signions une carte syndicale, nous serions obligés de démissionner ? »

Tyson a répondu : « Nous nous excusons mais il y a eu un malentendu dans notre traduction. Que vous ayez signé ou non une carte syndicale, il n’y aura AUCUNE représailles et personne ne devra démissionner ou perdre son emploi parce qu’il l’a fait. » Dans une déclaration envoyée par e-mail à In These Times, la porte-parole de Tyson, Liz Croston, a déclaré que la société a « encouragé les membres de notre équipe à solliciter » au programme de secours de la pandémie et avait « répondu à la confusion et aux questions que nous ont apportées les membres de l’équipe sur les conditions d’obtention de ces fonds. »

Selon Kuelo, les lettres équivalent à Tyson « faire une publicité pour le syndicat. Nous ne cherchons pas de personnes à organiser. Les gens viennent vers nous pour s’organiser. »

Tyson Food à Columbus Junction, Iowa, affirme qu'une lettre supposée impliquer que des travailleurs seraient licenciés pour avoir signé des cartes syndicales était une « mauvaise communication » – et « il n'y aura AUCUN représailles », selon un porte-parole de Tyson. PHOTO DE JOHNATHAN RICHARD
Tyson « fait une publicité pour le syndicat. Nous ne cherchons pas de personnes à organiser. Les gens viennent vers nous pour s'organiser. » —Président de la section 431 de l’UFCW, Simplice Kuelo

Au sujet d’un syndicat, le porte-parole de Tyson, Croston, a ajouté : « Nous respectons le droit des membres de notre équipe de choisir, en fait, c’est inclus dans la déclaration des droits des travailleurs affichée dans nos usines. Notre usine de Columbus Junction est exempte de syndicats depuis son ouverture en 1986, car nous entretenons de bonnes relations avec les membres de notre équipe et fournissons des réponses à leurs questions afin qu’ils puissent prendre des décisions éclairées. »

Mais le rapport de Human Rights Watch cite Tyson comme un excellent exemple de la façon dont « Les employeurs de l’industrie américaine de la boucherie et de la volaille interfèrent systématiquement avec la liberté d’association des travailleurs et le droit d’organiser des syndicats ». Il décrit les tentatives passées de l’entreprise de décertifier les syndicats, de briser les grèves et d’exclure les sympathisants syndicaux. Les travailleurs de l’usine de Columbus Junction disent que Tyson décourage l’adhésion à un syndicat lors de l’orientation des nouvelles recrues.

West Liberty peut constituer une cible un peu moins décourageante. Son propriétaire, Iowa turkey growers Cooperative (une coopérative d’agriculteurs dont les bénéfices ne sont pas publics), n’emploie que 2 700 travailleurs dans trois États, a également de l’expérience dans la lutte contre les syndicats.

Il est clair que les travailleurs s'organisent eux-mêmes, discutant entre eux de ce qu'un syndicat pourrait faire pour rééquilibrer le pouvoir entre les patrons et les travailleurs.

Les travailleurs de West Liberty ont déjà tenté de se syndiquer deux fois avec la section 431 de l’UFCW. La première campagne, en 2004, a perdu par cinq voix, 303 contre 308. En 2005, le syndicat a perdu 231 contre 322. Dans un règlement judiciaire, West Liberty a admis qu’il avait violé les droits des travailleurs, notamment en distribuant des brochures antisyndicales pendant le vote et en menaçant de fermer l’usine. L’entreprise était tenue d’afficher un avis indiquant qu’elle ne ferait pas de telles menaces à l’avenir, mais le mal était déjà fait.

L’usine de Tyson a aussi connu une perte syndicale, un échec de la section 238 des Teamsters en Décembre 1989, alors qu’elle appartenait à Iowa Beef Processors (Producteurs de bœuf Iowa).

Goodner me dit que le moment est venu, soulignant « la pandémie et l’impact qu’elle a eu sur les travailleurs, le récent changement de direction syndicale pour refléter la diversité croissante et la mentalité de riposter des travailleurs, et les deux ans d’histoire d’organisation d’Escucha Mi Voz, qui a lutté et gagné pour les communautés de migrants et de réfugiés. »

Il ajoute : C’est maintenant ou jamais, avancez ou reculez.”

Gloria Ortiz est convaincue qu’un syndicat est la seule voie à suivre. « En tant que travailleurs, et personnes, nous nous devons de rester solidaire », dit-elle. « Si nous ne nous unissons pas, le changement ne se produira pas. »

Ceci est la première partie d’une série de deux.

Cet article a été sponsorisé par Economic Hardship Reporting Project”.

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Luis Feliz Leon is an associate editor and organizer at Labor Notes.

Illustrated cover of Gaza issue. Illustration shows an illustrated representation of Gaza, sohwing crowded buildings surrounded by a wall on three sides. Above the buildings is the sun, with light shining down. Above the sun is a white bird. Text below the city says: All Eyes on Gaza
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